Le Tiret d’Alice – Épisode 5
Poétique et politique du quotidien
Chaque année, Le Tiret d’Alice réunit des artistes et chercheur·euses·x autour des écrits de la romancière Alice Rivaz (1901 – 1998), pour une après-midi de discussions, table ronde et performances inédites. En collaboration avec le Groupe Genevois de Philosophie, ce cinquième épisode se penche sur les puissances poétiques et politiques du quotidien, que l’écrivaine a si bien su évoquer en son temps.
De son premier roman Nuages dans la main (1940), à son roman féministe pionnier La Paix des Ruches (1947) et jusqu’au bouleversant récit d’une proche aidante avec Jette ton Pain (1979) [1], Alice Rivaz a toujours accordé une place centrale à la description de la vie quotidienne. Aux antipodes des héros de romans appelés à connaître des destins exceptionnels, elle s’intéresse avant tout à celles et ceux qu’elle nomme les « humbles », des personnes en position de subalternes, le plus souvent silenciées ou invisibilisées. De la même manière, elle se détourne des événements hors du commun pour prêter attention à ce qui se joue dans les intervalles, au cœur d’un quotidien en apparence anecdotique qui se révèle pourtant essentiel.
Ayant elle-même travaillé comme dactylographe et documentaliste dès 1925 au Bureau International du Travail, elle en a profité pour décrire la vie et les aspirations de ses « sœurs » employées de bureau [2], tout en témoignant de l’évolution du travail invisible porté par différentes générations de femmes à travers les époques. Dans les années 1940, elle rédige de nombreux articles qui lui permettent notamment de partager ses réflexions sur la place des écrivaines en littérature, et de réaliser plusieurs reportages sur le travail précaire des femmes à Genève [3].
Que ce soit dans ses romans, nouvelles, articles ou essais, ses textes sont peuplés des objets et des gestes du quotidien, qui constituent à la fois le socle des conditions matérielles de notre existence et la source de toute poésie. Tandis que le temps emporte tout, ces objets et ces gestes essentiels, toujours renouvelés, sont pour l’écrivaine les seules choses qui demeurent. Elle se donne dès lors pour ambition de les raconter.
« Tant de choses passent, se transforment, disparaissent. Mais restent les bonnets de bébé, les chemises, les langes, les draps. Se répètent de siècle en siècle, survivant à tous les changements de régime, le geste rituel de la tireuse d’aiguille et ces tête-à-tête quotidiens des femmes avec les coutures rabattues, les ourlets, les surjets, le point de ganse, l’arrière-point, tous les points, les petits points qui ont cela de commun avec les grains de sable qu’on ne pourra jamais les compter. Que de petits points pour nous couvrir de notre première à notre dernière heure, et même au-delà de notre dernière heure, puisqu’on nous vêt pour le tombeau. Le petit point est éternel, comme le pain, comme le vin. » [4]
Conçu de concert avec le Groupe Genevois de Philosophie (GGPH), ce nouvel épisode du Tiret d’Alice sera l’occasion d’aborder les enjeux soulevés par les textes de Rivaz à partir de leur actualité. Quelles sont aujourd’hui les lignes de partage invisibles qui distinguent les expériences qui semblent dignes ou non être racontées, quelles puissances enfouies du quotidien attendent-elles encore d’être réveillées ? Pour aborder ces questions – et bien d’autres –, nous avons le plaisir d’accueillir Kélina Gotman, chercheuse en théorie critique du genre et de la performance au King’s College de Londres et autrice du récent What is a thoughtful life ? (Manchester University Press, 2026), Jacob Lachat, professeur assistant au Département de Français de l’Université de Fribourg et éditeur du recueil d’articles d’Alice Rivaz intitulé La machine à tricoter. Ecrits sur les femmes et le travail (Héros Limite, 2024), et Mickaëlle Provost, philosophe et autrice de l’ouvrage L’expérience de l’oppression. Une phénoménologie du sexisme et du racisme (Puf, 2023). Chaque intervenant·e présentera l’état de ses recherches, avant de participer à une discussion commune modérée par Lucie Mercier, chercheuse en philosophie et membre du GGPH.
Des performances inédites nous sont également proposées par trois artistes et collectifs de générations différentes : Angela Marzullo présente la performance « ABC FEMINISM », qui s’inscrit dans la suite de plus de vingt années d’actions artistiques féministes ; Ernestyna Orlowska propose avec la danseuse Maria Demandt la performance « Scores for UnDressing », une déconstruction méticuleuse des gestes du quotidien – où la frontière entre soin et maltraitance est parfois trouble – ; tandis que Candice Dela Fudzie poursuit sa collaboration avec aima, Kairaan Kika et Youyang Qin pour une performance collective qui dynamite les assignations identitaires et les impensés du contrat social.
[1] Nuages dans la main (1940) est aujourd’hui publié par les éditions L’Aire bleue, 2008 ; La Paix des Ruches (1947) par les éditions Zoé, 2022 ; et Jette ton Pain (1979) par les éditions L’Aire bleue, 2001
[2] Voir en particulier ses romans Comme le sable (1946 / L’Aire bleue, 2001) et Le creux de la vague (1967 / L’Aire bleue, 1999)
[3] Voir Alice Rivaz, La Machine à tricoter. Ecrits sur les femmes et le travail, éd. Jacob Lachat (Héros-Limite, 2024)
[4] Alice Rivaz, « En écoutant celles qui travaillent : Travail à domicile (III) », article paru dans l’hebdomadaire Servir, 15 janvier 1945 (inclus dans La Machine à tricoter, p.55-56)
* Image: Video still de Laura Cazador / Casa Moonrise, traitement graphique : Cécile + Roger
Programme
20 septembre 2026
Villa Bernasconi, Lancy
Participant·e·x·s
Archives Sonores
Textes
Biographies des participant·e·x·s
Kélina Gotman
Kélina Gotman est Professeure en Performance et Humanités au King’s College de Londres. Ses recherches portent sur le travail, l’histoire et la philosophie des disciplines et des institutions, et sur la théorie critique du genre et de la performance. Elle travaille actuellement sur l’histoire des corporéités, de la fatigue et du management. Elle a notamment publié Choreomania : Dance and Disorder (Oxford University Press, 2017), Essays on Theatre and Change : Towards a Poetics Of (Routledge, 2018), et What is a thoughtful life ? (Manchester University Press, 2026), dirigé l’ouvrage Theories of Performance: Critical and Primary Sources (Bloomsburry Publishing, 2022) et co-dirigé Foucault’s Theatres (Manchester University Press, 2020) et Translation and Performance in a Global Age (Cambridge University Press, 2023). Elle a également traduit en anglais l’œuvre de Félix Guattari et de Marie NDiaye.
Jacob Lachat
Jacob Lachat est professeur assistant au Département de Français l’Université de Fribourg. Spécialiste de l’histoire littéraire des XIXe et XXe siècles, ses activités scientifiques se partagent entre deux orientations de recherche : l’écriture de l’histoire et l’écriture du travail. Ses premiers travaux portent sur les écrivains romantiques et l’historiographie, en particulier Chateaubriand, auquel Jacob Lachat a consacré sa thèse de doctorat. Ses recherches plus récentes portent sur l’histoire des représentations du travail ; elles ont notamment donné lieu à l’édition des écrits sur les femmes et le travail d’Alice Rivaz (La Machine à tricotter, Héros-Limite, 2024). Jacob Lachat prépare actuellement un ouvrage sur les journaux personnels d’écrivain·es et la question du travail littéraire entre le XIXe siècle et l’époque contemporaine.
Angela Marzullo
Artiste suisse et italienne née à Zurich, Angela Marzullo (*1971) associe la vidéo et l’art de la performance pour développer une critique sociale et politique féministe. Depuis 2005, elle intègre ses filles Lucie et Stella (*1995 / *1999) à sa recherche et à sa pratique artistiques, avec la série de vidéos intitulées « Homeschooling », qui a permis à l’artiste d’atteindre un public international. Toutes trois ont effectué ensemble une résidence à l’Institut suisse de Rome en 2009. La même année, Marzullo a réalisé le court-métrage expérimental « Concettina », inspiré des « Lettres luthériennes » de P.P. Pasolini, avec deux jeunes filles dans les rôles principaux.
Angela Marzullo poursuit son travail collaboratif avec ses filles, parallèlement à d’autres projets dans lesquels elle recourt à la performance en direct, à la performance vidéo, à la photographie et à la recherche artistique (féminisme radical des années 1970, écologie).
Website : http://www.angelamarzullo.ch
Ernestyna Orlowska
Ernestyna Orlowska (*1987, Poland) is a Swiss-Polish artist working across visual art, choreography, and performance. Her work examines how neoliberal systems shape bodies, behaviour, desires, and social relations. Combining performance, installation, video, sculpture, and found materials, she creates visually charged situations that oscillate between humour, vulnerability, and critique. Drawing on everyday objects, labour processes, and consumer culture, her projects investigate questions of value, productivity, care, and resistance. Orlowska has presented her work internationally at institutions, festivals, and public spaces. In 2025, she received both the Jury Prize and Audience Award of the Swiss Performance Art Award.
Mickaëlle Provost
Candice Dela Fudzie avec aima, Kairaan Kika, Youyang Qin
Candice Dela Fudzie she/her (Texas) is an artist and curator living in Geneva, Switzerland. Her artistic practice presents reflections on identity construction shaped by alterity under states of surveillance and institutions imbued with white supremacy. It engages with the multifarious performances of the self that fissure the line between reality and fiction. Through performance, works on paper, video, and installation, Fudzie examines affective suppression, dissociation, and (re)calibration using methodologies that presents challenges to both the viewer and the artist in its embrace of incoherence and abstraction. Fudzie’s curatorial practice in collaboration with Kairaan Kika, manifests as department of emma, a curatorial initiative reimagining contemporary art spectatorship and exhibition-making in Geneva.
Avec le soutien de la République et Canton de Genève, de la Ville de Lancy, de la Fondation Ernst Göhner et de la Fondation Meyrinoise du Casino.