Institut d'étude des intervalles

Épisode 4 – Dans les débris de leur vie retrouvée

Le Tiret d’Alice – Épisode 4

Dans les débris de leur vie retrouvée

Dimanche 21 septembre 2025 à la Villa Bernasconi
& dimanche 19 octobre à Utopiana

De tout temps, les récits ont entretenu des liens étroits avec la mort. La nécessité de transmettre quelque chose de la vie de celles et ceux qui ne sont plus apparaît souvent essentielle: pour faire vivre leur mémoire, pour entretenir les relations qui les lient à nous et pour amadouer leur absence. Cette relation étroite traduit également la capacité des défunt·es·x à se manifester à travers nos pensées et nos actions, et à nous engager dans un rapport de soin par le récit, dans la perspective si justement formulée par Magali Molinié de « soigner les morts pour guérir les vivants » (1).

Dans son livre Comptez vos jours (1966), Alice Rivaz a su trouver des mots puissants pour évoquer le rôle des écrivain·es·x et des artistes face aux défunt·es·x, associant son propre rôle de romancière à « deux mains qui ramènent vers la rive, chaque soir, un filet », afin de « sauver ce qui sera bientôt recouvert par la nuit »: « Serait-ce dès lors une sorte de défi? Faire le compte des vivants et des morts avant le coucher du soleil? Les rassembler autour de moi comme un troupeau, les ramener à la rive, ainsi fait le pêcheur de son filet? Pêcheuse, bergère! Il faut trouver un toit, une porte, afin que réunis de nouveau grâce aux mots, tenus ensemble sur la page, les visages perdus et rappelés, se reconnaissent et se rassurent, mêlent leur chaleur de ressuscités dans les débris de leur vie retrouvée » (2)

Consciente aussi bien de l’importance que de l’humilité de sa position, Rivaz envisage le rôle de la littérature comme l’art de prêter attention aux autres, à leur silence et leur absence, mettant sa plume au service d’êtres invisibles – vivants et morts – qui en appellent à son concours. S’il résonne avec la pratique de nombreux·ses·x artistes, cet appel des mort·es·x aux vivant·es·x nous concerne toutes et tous. Les personnes défuntes ne sont-elles pas elles aussi agissantes, ne serait-ce qu’à travers nous? Comme le propose la philosophe Vinciane Despret, on peut considérer la manière dont les mort·es·x « font de nous des fabricateurs de récits » (3).

Pour ce 4e épisode du Tiret d’Alice, l’Institut d’étude des intervalles (iEi) propose un programme de rencontres, débats, lectures et performances. Ce programme vise à interroger la diversité des rapports entre les mort·es·x et les récits, tout en faisant écho à l’intérêt de Rivaz pour les enjeux de soin et d’attention aux autres, ainsi que les pratiques peu visibles ou invisibilisées.
À une époque où la mort est souvent reléguée à la sphère privée et où les politiques de soin sont mises sous pression, tandis qu’en toile de fond se succèdent les événements funestes – que l’on pense à l’effondrement du vivant, aux politiques migratoires meurtrières, aux guerres et aux génocides –, parler collectivement de la vie des mort·es·x (ou comme le propose Carolina Kobelinsky, des « futurs rêvés des morts » (4)) participe d’un questionnement à la fois éthique, politique et poétique. Le tiret entre les dates de naissance et de mort sensé « contenir toute notre vie », dont Alice Rivaz parlait dans ses écrits (5) comme d’un signe muet, en appelle ici à cet art des récits pour réparer quelque chose de ce silence, ou plutôt: pour apprendre à l’écouter et contribuer à le faire entendre.

Dimanche 21 septembre, de 14h à 17h: rdv au parc Bernasconi, autour de la sculpture Le Tiret. Le programme comprend une création sonore de Benjamin Vicq conçue avec Veronica Pagnamenta, des performances de Rhoda Davids Abel et Anne-Lise Tacheron, une lecture de Giulietta Mottini, ainsi qu’une table ronde avec Marisa Cornejo, Myriame Marti, Virginie Rebetez et Aline Wiame.
Dimanche 19 octobre: un second volet de cet épisode aura lieu à la fondation Utopiana, avec une discussion entre Sylviane Dupuis, Magali Molinié et Pascale de Senarclens.

(1) Magali Molinié, Soigner les morts pour guérir les vivants, Paris: Le Seuil, 2006
(2) Alice Rivaz, Comptez vos jours (1966), Vevey: L’Aire Bleue, 2016
(3) Vinciane Despret, Au bonheur des morts, Paris: La Découverte, 2015
(4) Carolina Kobelinsky & Filippo Furri, Relier les rives – Sur les traces des morts en Méditerranée, Paris: La Découverte, 2024
(5) Voir « Une Marthe » (1944) et « La bonne » (1985), in Sans Alcool, Genève: éditions Zoé, 2020

Programme

Participant·e·x·s

Rhoda Davids Abel
Marisa Cornejo
Sylviane Dupuis
Myriame Marti
Giulietta Mottini
Magali Molinié
Veronica Pagnamenta
Virginie Rebetez
Pascale de Senarclens
Anne-Lise Tacheron
Benjamin Vicq
Aline Wiame

Archives Sonores

Textes

Biographies des participant·e·x·s

Rhoda Davids Abel

Rhoda Davids Abel’s artistic investigations are based on in-depth research into her own origins, into the geography as well as political and social heritage of South Africa and elsewhere. She collects and reconstructs myths, spiritual customs and rituals, as well as dreams and traumas, and translates these into poetic texts, photographs, video essays, objects, or performances. Her own body and everyday objects, which are charged with symbolism and become vehicles for such narratives, emotions, and memories, play a central role. The artistic works form a contemporary archive in which marginalized voices are preserved.

Marisa Cornejo

Marisa Cornejo est une artiste plasticienne, d’origine chilienne. Née le 26 septembre 1971 à Santiago du Chili, elle quitte le pays avec sa famille en 1973, après le coup d’État de Pinochet. Pendant leur exil, elle vivra successivement en Argentine, en Bulgarie, en Belgique et au Mexique où elle étudiera la danse contemporaine, puis des études en arts visuels. Elle collabore à cette époque avec le collectif d’artistes de La Panadería. En 1998, elle émigre en Angleterre, se marie et devient mère de deux filles. En 2002, elle déménage à Bruxelles où elle a un fils. En 2005, elle s’installe près de Genève. Pendant ses études au programme Master CCC de la Haute école d’art et de design (HEAD), elle entame un travail de recherche sur la thématique de la mémoire et de la migration forcée, inspiré de son histoire personnelle. Elle publie un premier recueil I am en 2013, suivi de L’empreinte en 2023, tous deux chez art&fiction. Elle vit en Suisse depuis 2023.

Sylviane Dupuis

Sylviane Dupuis, poète dramaturge et essayiste, a enseigné la littérature au collège Calvin et, de 2005 à 2018, à l’université de Genève. Elle a publié six pièces de théâtre, traduites et jouées en plusieurs langues, sept livres de poésie, des essais, dont Qu’est-ce que l’art ? (Zoé, 2013) ou Au commencement était le verbe. Sur la littérature de Suisse francophone du XXe siècle (Zoé, 2021) et de nombreuses études critiques. Cofondatrice et membre du Conseil de la Maison Rousseau & Littérature à Genève, elle est également membre du comité de l’association Alice Rivaz.

Myriame Marti

Myriame Marti, née en 1979, est une thanatopractrice suisse. Après des études en sciences sociales à l’Université de Lausanne, elle se reconvertit dans les services funéraires et fonde Thanatorium en 2018 à Lausanne. Diplômée en thanatopraxie en Allemagne, elle est l’une des rares praticiennes suisses dans ce domaine. Elle forme également des professionnels du funéraire en Suisse romande.

Giulietta Mottini

Diplômée de l’Institut littéraire suisse et de l’ENSATT, Giulietta Mottini est écrivaine et critique littéraire. Boursière Ernst-Goehner de 2019 à 2021, sa pratique artistique se situe entre poésie, prose, théâtre et opéra. Elle est librettiste de la dernière création Operalab, Dernière expédition au pays des merveilles (Comédie de Genève, janv 2025). Sa pièce Ne surtout pas diminuer les nuisances a été mise en scène par le collectif Buro d’Archi (Tour vagabonde, nov 24). Elle se consacre actuellement à l’écriture de son premier roman qui lui vaut une résidence à la Maison Rousseau et Littérature et d’une pièce de théâtre soutenue par le programme Double Théâtre du Pour-cent culturel Migros. Depuis 2021, elle est par ailleurs critique littéraire pour Viceversa Littérature.

Magali Molinié

Magali Molinié est enseignante-chercheuse à l’université Paris 8 (France) et à la Cornell University (E.-U.). Ses recherches s’attachent à comprendre les constructions sociales du deuil et du rapport aux défunts telles qu’elles ont été progressivement élaborées en France à partir des propositions médicales/hygiénistes et romantiques/psychologiques du XIXe siècle, dans un contexte de sécularisation de la société — ainsi qu’à leurs évolutions aux XXe et XXIe siècle. À partir d’investigations cliniques, d’entretiens de recherche et d’observation des acteurs des pratiques funéraires (endeuillés et professionnels du funéraire), ses travaux visent à éclairer les différentes manières dont les personnes interagissent avec les défunts. Paru en 2006, son ouvrage Soigner les morts pour guérir les vivants (Paris: Le Seuil) a durablement marqué le domaine des études sur la mort.

Veronica Pagnamenta

Veronica Pagnamenta est anthropologue (Université de Neuchâtel), chargée de recherche et enseignante au sein de la Haute école de travail social et de la santé Lausanne (HETSL | HES-SO). Ses recherches enseignements portent sur des domaines dits « sensibles » tels que l’enfermement et la mort. Dans une approche de matérialité de la mort, elle a mené des recherches sur les pratiques post-mortem (funéraires, mortuaires, de deuil et de mémoire), notamment en temps de pandémie de Covid-19 avec le projet de recherche FNS No Lonely Deaths. Mandatée par l’Office du médecin cantonal (OMC, DGS) de l’État de Vaud, elle s’est intéressée aux pratiques de prise en charge – et en soin – des mort·es dans le contexte des institutions sanitaires. Ces dernières années, elle a été engagée sur le projet de communication scientifique Telling death (Agora, FNS), dont elle cordonne actuellement l’itinérance de l’exposition Raconter la mort qui en est issue.

Virginie Rebetez

Virginie Rebetez (1979, CH) est basée à Lausanne. Travaillant depuis quinze ans autour de la disparition, la perte et l’oubli, son travail artistique est régulièrement exposé dans différents musées, galeries et festivals, en Suisse et à l’internationale. Son travail a été récompensé par diverses bourses et prix culturels, tels que La Bourse des arts plastiques (2019, CH), L’Enquête photographique fribourgeoise (2018, CH), La Fondation Leenaards (2014, CH) et Les Swiss Design Awards (2014, CH) notamment. Rebetez a également suivi plusieurs programmes de résidence d’artistes organisées par Pro Helvetia, à Johannesburg (SA, 2013) et au Caire (EG, 2016).

Pascale de Senarclens

Pascale de Senarclens a une pratique de recherche création. Elle conçoit des dispositifs artistiques hybrides à la croisée de l’art conceptuel et de la participation culturelle. Sa démarche découle d’un besoin de proposer d’autres manières d’expérimenter un territoire partagé et de faire corps collectif entre humain-es et avec l’ensemble du vivant. Website: pascaledesenarclens.com

Anne-Lise Tacheron

Anne-Lise Tacheron est artiste performeuse et plasticienne lausannoise. Issue d’un premier parcours en danse, son travail artistique se situe au croisement entre arts vivants et arts visuels. Diplômée de la Haute École d’Art et de Design de Genève (HEAD) en 2017, elle y a développé sa pratique du geste et de la performance, sous le suivi pédagogique notamment de La Ribot et Yan Duyvendak. Son travail oscille entre performance et installation, en faisant de l’activation d’objets un dialogue. Son intérêt se porte notamment sur les diverses formes de transmission et de circulation des savoirs, de leurs hiérarchies de pouvoir. Sa matière de prédilection est le tissu.

Benjamin Vicq

Né en 1978, Benjamin Vicq est aujourd’hui ingénieur du son et musicien, installé à Genève. Benjamin a suivi une formation au SAE Institute et au studio Plus XXX à Paris dont il sort diplômé en 2004. Ses instruments de prédilection ? La guitare, la basse et la mandole (mandoline de grand format au son plus grave). Il enregistre dans son studio, compose et joue pour le théâtre et la danse. Il sonorise également musiciens, danseurs et comédiens. En 14 ans d’expérience professionnelle, il a travaillé dans la plupart des théâtres et salles de concert de Suisse romande, mais aussi en France et dans de nombreuses salles européennes. Il compose pour différents groupes tels que Vagalatschk, YÄK, L’angle du chat, Animen, Jonas,… Benjamin œuvre pour le ballet de l’Opéra de Genève et collabore dans de grands théâtres à l’image de La Comédie ou encore AMSTRAMGRAM aux côtés de l’écrivain Fabrice Melquiot. Il a été technicien son et musicien live pour le spectacle de cirque-théâtre de Damien Droin, Open Cage (création 2018), et collabore à la prochaine création de la compagnie Hors Surface.

Aline Wiame

Aline Wiame est née en Belgique, où elle a fait ses études ainsi qu’une thèse en philosophie du théâtre. Elle est aujourd’hui enseignante-chercheuse en arts et philosophie à l’Université Toulouse – Jean Jaurès (équipe de recherche ERRaPhiS) et membre junior de l’Institut universitaire de France. Au croisement des philosophies françaises et américaines contemporaines, des humanités écologiques, de l’esthétique et de la recherche en art, ses travaux visent à élaborer une esthétique de résistance à la sidération face aux catastrophes écologiques en cours et à venir. Elle a récemment publié Revenir d’entre les morts. Deleuze et la croyance en ce monde au cinéma et dans les séries (Les Presses du réel, 2024).

Avec le soutien de la République et Canton de Genève, de la Ville de Lancy, de la Fondation Ernst Göhner et de la Fondation Meyrinoise du Casino.

En partenariat avec la fondation de résidence Utopiana.